Mongolie (bis)

Comment raconter deux mois de galère et de bonheur en Mongolie? Tellement d’événements me reviennent en mémoire, tellement d’images viennent les illustrer, tellement de sentiments refont surface dans mon coeur… je voudrais recopier mon carnet de route et l’enrichir avec le recul que j’ai aujourd’hui, mais je le ferai plus tard. Je me contenterai pour l’instant de rapporter ce qui apparaît en dernier dans mon carnet, le retour:


Je suis rentrée. A la capitale où tout pour moi avait commencé, le point de départ, et le point de chute. Je n’ai même pas ressenti de tristesse. En fait, je n’ai rien ressenti du tout, comme si la ville étouffait mes sentiments. A moins que je ne me sois habituée aux départs comme aux retours?

Ce qui me manque, c’est la Nature. Je crois savoir pourquoi je ne ressens rien ici, c’est parce qu’il n’y a rien qui stimule l’amour. Autour de moi, c’est la ville, je ne vois pas plus loin que le bout de la rue et les immeubles cachent l’éventuelle beauté qui pourrait être derrière.
Que ressentir face à un immeuble? Que ressentir dans le RER? Je ne peux même pas être dégoûtée, car la Mongolie m’a remplie de toute sa bonne énergie. Sa beauté rayonne encore en moi comme un soleil bleu, et l’ombre laisse place à la lumière au fur et à mesure que j’avance. Alors malgré tout, bien que loin de ma steppe bien aimée, de ses chevaux sauvages et yaks carrés, je suis quand même heureuse.

Ce qui m’a frappé quand même, ce sont les névrosés de la ville. Oui, les gens ici sont névrosés, ils font des montagnes de petits riens, je n’arrive même pas à saisir les raisons de leurs agacements. Pourquoi font-ils ces têtes là, avec leurs yeux crevés? Des névrosés. Et ça court ici et là, on a toujours peur de tout manquer, le train, le bus, les infos. Et cette agressivité dans leurs gestes, dans leur voix, dans les mots qu’ils disent…

En Mongolie, donner et recevoir est un art. Il faut le faire tout en douceur, toujours. Mal prendre ou mal donner est comme une insulte. On ne jette rien à la face de l’autre, si l’on est loin on se déplace pour remettre l’objet de main à main et yeux dans les yeux. Je me rappelle la façon dont Gumbee c’était trouvé insulté lorsque je lui avais lancé le paquet de cigarettes. Il a répliqué en refusant altièrement le carré de chocolat que je lui tendais ensuite. C’est un peu comme si je lui avais dit « connard » et lui de répondre « salope ». Mais d’une manière plus subtile.

En Mongolie, tout se partage. Comme il est malpoli de ne pas partager sa nourriture, ses bonbons ou ses cigarettes avec les personnes qui nous entourent, qu’on les connaisse ou non!
J’aime tellement cette douceur dans les rapports humains. J’aime la façon dont ils accueillent, et peu importe l’heure a laquelle je peux bien débarquer. Frapper à la porte ne se fait pas. Hésiter avant d’entrer non plus. On rentre, que ce soit sa yourte ou pas, on est partout chez soi en Mongolie. Là-bas, on n’appelle pas la police parce que le cheval du voisin broute dans son carré de pelouse. Il n’y a pas à proprement parler de propriété privée comme on l’entend chez nous. C’est ce qui résulte du mode de vie nomade. Tout espace compris dans le territoire de la Mongolie n’appartient à personne et appartient à tous. Ce qui est « privé » par contre, c’est son troupeau, ses bêtes. Même la yourte et les quelques meubles peuvent être utilisés par tous lorsque son propriétaire a migré dans une autre région et laissé les choses sur place.


Ah, que je me languis de retourner en Mongolie! Dès mon retour en France, j’ai senti que d’être moi serait mal perçu, que d’être la petite humanoïde libérée que je pouvais être là-bas m’attirerai les foudres ici. Il me faut redevenir « civilisée », revêtir mon costume de clown de Paris. Moi, j’aimais manger par terre, lécher goulûment mon bol après avoir fini de manger, recevoir le thé de la main droite, roter, m’asseoir n’importe comment, chier dehors, galoper comme une tarée dans la steppe, parler en mongol, jouer aux cartes à la lumière d’une seule et unique bougie, jongler avec des cailloux pour amuser les enfants, bouffer des criquets, dormir dehors auprès des chevaux par -5 degrés, faire des ricochets sur la rivière quand le soleil se couche en récitant des poèmes… Et ça ne me dérangeait pas de prendre une douche toutes les deux semaines (avec de la chance), de porter les mêmes chaussettes trois semaines, de me laver
les cheveux dehors avec un seau d’eau pure et glaciale, d’avoir de la terre sous les ongles et de ramasser les crottes de yaks.

Pour la première fois de ma vie, j’ai dû apprendre à être la vraie moi, une sauvage, libre et folle, parce que ne pas l’être aurait été ridicule et déplacé. Beaucoup de gens n’ont pas aimé la Mongolie. Combien en ai-je vu arriver le sourire aux lèvres et repartir en courant! Tellement de gens sont tellement névrosés, conditionnés, ancrés dans leur routine, vautrés dans la facilité qu’offre le confort moderne, qu’en Mongolie, ils sont perdus. Et ils ont peur de se perdre, peur de se découvrir, peur de leur nudité. Or pour se trouver il faut d’abord se perdre.

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